Narration Transformée

Une série de performances, de conversations et une installation sonore examinant l’oralité dans l’art contemporain.

En arabe, Al Halqa signifie “cercle” et désigne le rassemblement spontané d’une foule attirée par un événement performatif dans l’espace public. Tous les soirs, sur la place Jemâa El Fna, carrefour de la vie à Marrakech, acrobates, chanteurs, charmeurs de serpent et conteurs se réunissent pour divertir ou informer le public à travers leurs arts vivants. Depuis 2001, la tradition orale séculaire de l’Al Halqa est inscrite au Patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Les évolutions actuelles de la société marocaine menacent tout Particulièrement la tradition des conteurs. Narrat ing Transformed est une intervention artistique qui se déroule dans l’espace culturel de Dar Bellarj, au coeur de la Médina de Marrakech. Dans le cadre de l’exposition “Al Halqa, Les Trésors humains de Jemâa El Fna”, trois artistes contemporains s’emparent de formes d’oralité, de leur transmission et de leur transformation au prisme de différentes pratiques artistiques. Les oeuvres élaborées spécifiquement pour cette occasion s’articulent autour de l’Al Halqa, et éclairent selon différents points de vue la tradition orale marocaine de la narration. Des performances, des conversations et une installation sonore transforment la cour et le premier étage de Dar Bellarj en une scène éphémère, lieu d’une confrontation critique entre différentes expressions contemporaines des arts vivants. Au XXe siècle, la disparition des arts vivants est envisagée de différentes façons dans l’art occidental. Ainsi, dans ses premières peintures, Pablo Picasso immortalise notamment des acrobates et des arlequins, les représentant comme un univers dégagé des contraintes de la modernité et de sa rationalité. Au milieu du XXe siècle, le film Les Enfants du paradis rend hommage aux forains de Paris, balayés par l’urbanisation moderne du siècle dernier. Les formes d’expression très marquées par la corporéité, dans la danse, le mime, les acrobaties ou l’univers forain du pré-modernisme et d’autres cultures populaires, fascinent les Futuristes et les Dadaïstes, car elles utilisent la voix, le geste et le mouvement, indépendamment de la narration ou de sa tension dramatique immanente. Par la suite, on retrouve ces influences dans les performances des artistes des années 1960 et 1970 en Europe ou aux Etats Unis: une volonté de se réapproprier les énergies vitales primaires réprimées par les discours rationnels et intellectuels dominants de la culture et des arts occidentaux.1 Il est essentiel de se demander comment des oeuvres performatives peuvent survivre à l’épreuve du temps; cela vaut pour l’Al Halqa, mais également pour tous les modes d’expression éphémères. Au XXe siècle, la théorie musicale conceptualise la “notation” comme un procédé de reproduction qui, contrairement à l’écriture manuscrite, intègre la notion d’écart, de variation et une part d’incertitude. Adorno parle de la “mémoire d’une trace sonore éphémère”. Dans l’art performatif contemporain, documentation devient synonyme de génération, c’est-à dire un outil ouvert à l’altération et la mutabilité, et qui permettrait donc de futures interprétations et mises en scène.

(Gabriella Giannachi, 2014; Hall Foster, 2015) (HB)
1 Günter Berghaus, Avant-garde Performance: Live Events and
Electronic, Basingstoke, 2005, 132 – 133.

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